Char moyen M4 Sherman: la bonne à tout faire des Alliés

Le "Medium Tank M4" est le principal et le plus célèbre char de combat employé par les Etats-Unis durant la Seconde Guerre mondiale. D'autres pays alliés l'ont également employé durant cette période, comme la Grande-Bretagne, la France et l'Union Soviétique, grâce au Lend Lease Act (Loi Pret-Bail). Bien qu'inférieur aux chars lourds allemands qui lui seront opposés en Italie et sur le front Ouest, il démontre de grandes performances de vitesse et de déploiement sur le théâtre euro-méditerrannée. Il est baptisé en l'honneur d'un des plus célèbres généraux de la Guerre de Sécession, William Tecumseh Sherman, et est largement inspiré de son prédécesseur, le M3 Grant ou Lee. Doté d'un canon court de 75mm et d'un gyrostabilisateur qui lui permettent de tirer en mouvement. Dès le début de sa conception, les ingénieurs américains ont misé sur une grande facilité de production et de maintenance, sur ses incroyables capacités d'adaptation, sa rusticité, sa masse ne dépassant pas 34 tonnes, ses performances de vitesse et ses petites dimensions, le calibre standard universel (75mm) et l'interchangeabilité de ses munitions. Sa fabuleuse carrière opérationnelle commence en Afrique du Nord au sein de la 8ème Armée britannique, lors de la Bataille de Tobrouk, en juin 1942.

Lorsqu'il apparait sur les champs de batailles d'Afrique du Nord, en juin 1942, il affronte le Panzer III, armé d'un canon de 50mm, et le Panzer IV, armé d'un canon de 75mm. Pour cette raison, ses concepteurs pensent que le Sherman leur est supérieur et parfaitement adapté à la guerre blindée de mouvements. Dès lors, ils ne se pressent pas pour adapter de nouvelles variantes plus lourdes, mieux armées et protégées, et s'estiment très satisfaits de ses performances. Il faut dire que l'insuffisance de routes, de ports ou de ponts dans cette région convient très bien à un char moyen (34 tonnes), rapide et de petites dimensions. L'introduction de chars plus lourds poserait d'énormes problèmes techniques et logistiques.

Des bataillons indépendants de "Chasseurs de Chars" utilisent également des véhicules basés sur le chassis du M4, comme par exemple le M10 et le M36 Tank-Destroyer (TD), équipé d'une tourelle ouverte, d'un canon long et plus puissant. A partir de septembre 1943, cependant, les unités blindées de M4 Sherman et de M36 TD sont surclassés en Italie par les chars lourds Panther (45 tonnes), Tiger I (56 tonnes), et plus tardivement, en juillet/août 1944, par le Tiger II ou Koenig Tiger ("Tigre Royal"), qui grâce à leur excellent canon de 88mm causent des pertes importantes dans les rangs alliés. Cependant, cette infériorité matériel et stratégique est compensée par les capacités de mobilité et d'entretien/réparation, le grand nombre de Sherman en service, et surtout grâce à la supériorité écrasante de l'aviation tactique alliée.

Le Sherman combat sur tous les théâtres d'opérations de la Seconde Guerre mondiale: en Afrique du Nord, en Méditerranée, sur le Front Ouest, sur le Front de l'Est, en Extrême-Orient, et bien sûr dans le Pacifique. Son successeur, le M26 Pershing, n'entre en service que durant les dernières semaines de la guerre en Europe. Au total, toutes variantes et dérivés confondus, 49234 exemplaires ont été construits jusqu'à la fin des hostilités. Après le T-34 russe, c'est le blindé de combat le plus prolifique de ce conflit. Sa carrière se poursuivra jusqu'au début des années septantes, au Moyen Orient, Israel employant encore ses chars Sherman pendant la Guerre du Kipour, en octobre 1973. En passant par la Guerre de Corée (1950-1953) et le conflit indo-pakistanais (1965), où il est employé par les deux belligérants.




Historique de la conception et prototypes.

Le Département du Matériel de l'US Army désigne le Medium Tank ("Char Moyen") M4 comme successeur du Medium Tank M3 Lee ou Grant. Le M3 est une version plus puissante et mieux armée du Medium Tank M2 datant de 1939, ce dernier étant lui-même un dérivé du Light Tank M2 de 1935. Le principal défaut du M3 est son canon de 75mm installé sur rotule dans une casemate, sur le côté droit de la caisse, qui laisse un important angle mort sur tout le côté opposé.

Photo ci-dessous: char moyen M3 Grant, l'ancêtre du Sherman, à Fort Knox (Maine) en juin 1942.


Les exigences du cahier des charges du M4 sont soumises par le Département du Matériel le 31 août 1940, mais le développement d'un prototype est retardé au profit de la production en série du M3. Le 18 avril 1941, des cinq projets en lice, les forces armées américaines sélectionnent le plus simple. Désigné T6, un M3 est modifié et équipé d'une nouveau chassis supérieur et d'une nouvelle grande tourelle électrique surélevée, entièrement rotative sur 360°. Ainsi nait le M4, qui sera rapidement baptisé du nom d'un célèbre général de la Guerre de Sécession, William Tecumseh Sherman. Dès que le M4 commence à être présent à grand nombre en Afrique du Nord, le M3 est bien vite remplacé, les derniers exemplaires de la 8ème Armée britannique disparaissant lors de la bataille d'El Alamein, en octobre 1942.

Le Sherman bénéficie d'une série d'innovation apparues après la conception du M2, en 1935. Comme par exemple une nouvelle suspension VVSS (Vertical Volute Spring Suspension), des chenilles équipés de patins en caoutchouc, d'un moteur radial à cylindres Continental R975C monté à l'arrière et refroidi par air, avec pignon de chaine à l'avant.

Photo ci-dessous: la suspension VVSS, qui caractérise le M4 Sherman. Chaque suspension est un boogie équipé d'un ressort à lames en forme de cône (d'où le nom "Volute") et de deux roues.


Tirant les enseignements de la Guerre Eclair sur le Front Ouest en mai-juin 1940, le but de cette conception est de produire rapidement et en grande quantité un char capable d'assurer l'appui de l'infanterie, avec des capacités de percée du front ennemi, et capable de se mesurer aux chars de l'Axe existants alors, les Panzer III et Panzer IV. A partir de septembre 1943, cependant, lors de la campagne d'Italie, le Sherman est grandement surclassé par de nouveaux modèles de chars lourds allemands: les Panther V et Tiger VI. Puis plus tard, en France, par le Koening Tiger VII. Le prototype T6 est terminé et livré le 2 septembre 1941. Désigné M4, il est équipé d'un chassis moulé aux bords arrondis, qui sera sur les variantes suivantes remplacé par un chassis aux arrêtes à angles, et donc plus facile et encore plus rapide à assembler.

Photos ci-dessous: 1° Le chassis "moulé" aux bords arrondis qui caractérise les Sherman des deux premières variantes (M4 et M4A1). 2° Coupe de la place du conducteur du Sherman, avec la transmission, Musée canadien de la Guerre, Ottawa, Ontario.





Doctrines d'emploi.

Dans les mois qui précèdent l'entrée en guerre des Etats-Unis, la doctrine d'emploi de l'arme blindée est définie par le "Field Manual FM 100-5, Operation", le manuel de campagne de l'Armée de Terre américaine, publié en mai 1941, c'est-à-dire le mois suivant la sélection du prototype T6. Ce manuel stipule: "La division blindée est d'abord organisée pour remplir des missions de grande mobilité et de grande puissance de feu. Les chars conduisent des missions décisives, et doivent être capable de s'engager dans tous les types de combat, mais leur rôle principal est de mener des opérations de percées et d'engager l'ennemi sur ses arrières." (1)

A l'origine, le M4 n'est cependant pas destiné au rôle de soutien de l'infanterie. Dans les faits, les spécifications du FM 100-5 indiquent le contraire. Il place les chars à l'échellon d'attaque de la division blindée, et l'infanterie à l'échellon de soutien. Le Manuel de campagne couvrant l'utilisation du Sherman (2) ne consacre qu'une seule page, sur 142, et quatre diagrammes explicatifs pour les actions de combat antichars (char contre char). Cette doctrine de l'arme blindée est grandement inspirée des enseignements de la Blitzkrieg ("Guerre Eclair") allemande en Pologne et en France. A l'époque où les Sherman interviennent en nombre de plus en plus important, les demandes du champ de bataille pour les missions de soutien d'infanterie et de lutte antichars sont beaucoup plus nombreuses que les opportunités des missions d'exploitation de l'échelon arrière.

Dans la doctrine d'emploi américaine des blindés, les combats antichars sont principalement confiés aux Tank Destroyers ("Chasseurs de chars"). La vitesse est essentielle pour permettre aux Tank Destroyers de détruire les chars de l'adversaire. En pratique, cette doctrine ne sera pas entièrement respectée, du fait du temps de réactivité des TD placés en échelon arrière, qui place la division blindée en position de vulnérabilité. De toute évidence, cela rendrait plus difficile la percée du front ennemi, si l'adversaire lui oppose ses propres chars. Il est également plus facile pour une force blindée ennemie de réaliser une percée contre un bataillon de chars américain, si celui-ci ne dispose d'aucune défense antichars en position avancée.

Cette doctrine des Tank Destroyers conduit les concepteurs du Sherman à choisir un canon court de 75mm, qui convient pour les missions d'appui d'infanterie, mais qui se révèlera rapidement insuffisant pour se mesurer aux chars lourds allemands à partir de septembre 1943.

Photo ci-dessous: TD M10 Wolverine américain, équipé d'un canon long M7 de 76.2mm (3" ou pouces/inches), en France en août 1944. On distingue le Hedgerow Cuter ("Coupeur de haies") soudé à l'avant. Le canon M7 dispose d'une capacité de perçage de blindage accrue, par rapport au canon court M3 de 75mm du M4 Sherman.



(1) "The armored division is organized primarily to perform missions that require great mobility and firepower. It is given decisive missions. It is capable of engaging in all forms of combat, but its primary role is in offensive operations against hostile rear areas." War Department (22 May 1941). FM 100–5, Field Service Regulations, Operations (reprint). Washington, DC: GPO. OCLC 49969146. Retrieved 5 September 2013.

(2) PDF: FM 17-33, "The Tnak Battalion, Light and Medium" of September 1942.

Opération Noah: retour sur la célèbre affaire des "Vedettes de Cherbourg"

L'Affaire des vedettes de Cherbourg est un évenement qui a défrayé les médias et ébranlé le gouvernement français. Le 25 décembre 1969, la nuit du réveillon de Noel vers 2h30 du matin, cent cinquante marins israéliens s'emparent de cinq navires pratiquement terminées, à quai dans les chantiers de construction de Cherbourg, appareillent et quittent la rade, alors qu'une tempête fait rage au large, et pratiquement sans être détectées. Dans la journée, les autorités portuaires ne s'aperçoivent même pas de leur disparition. C'est l'opération Noah ("Noé"), planifiée par le Mossad et la marine israélienne, et exécutée par le capitaine Adar Kimche.

Cette action est la conséquence de l'embargo sur les armes décrété par le président Charles de Gaulle en 1968, et maintenu par son successeur, Georges Pompidou. Deux jours plus tard, alors que les cinq navires ont pénétré en Méditerranée et dépassé le Détroit de Gibraltar, le scandale éclate dans la presse internationale, et le soir de la Saint-Sylvestre, les vedettes et les marins israéliens sont accueillis triomphalement dans le port d'Haifa. Le gouvernement et le Ministère français de la Défense sont humiliés, ce qui entraine toute une cascade de démissions et de limogeages. Et ce n'est pas tout: Israel, échaudée par le revirement de de Gaulle puis de Pompidou, se tourne maintenant vers les Etats-Unis pour ses livraisons d'armes et de technologies. Pour l'Etat français, c'est un double pied de nez. Pour les Constructions Mécaniques de Normandie (CMN) de Cherbourg et son président Félix Amiot, qui a négocié en secret avec Israel le livraison du reste de cette commande, déjà payée en partie et qui portait sur un total de douze exemplaires, c'est un beau cadeau de Noel: 10 millions de dollars.




Contexte historique de l'opération Noah.

Pour comprendre cette action, il faut se replacer dans le contexte politique de cette époque. Après la Guerre des Six Jours, pour ne pas froisser ses nouveaux "amis" arabes (Libye, Egypte, Syrie, Liban et Irak), les relations entre la France et Israel se dégradent fortement. Le président Charles de Gaulle doit choisir entre continuer son soutien à Israel, ou se tourner vers les pays arabes du Moyen-Orient. Il décide finalement de soutenir et d'armer les seconds, et décrète, après un raid mené à la fin de l'année 1968 par les forces de défense d'Israel contre l'Aéroport de Beyrouth, un embargo total sur les livraisons d'armes à l'Etat hébreu. Dès lors, mis au pied du mur, les Israéliens n'ont d'autre choix que de se tourner vers les Etats-Unis, en 1971.

Photo ci-dessous: Boeing B707 d'El Al, similaire à ceux visés par les attaques palestiniennes de 1968.



Raid israélien contre l'aéroport international de Beyrouth (1968).

Le 26 décembre 1968, sur l'aéroport grec d'Athènes, deux activistes du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP-OS), un mouvement terroriste d'extrême-gauche, arrosent à l'arme automatique et jettent des grenades sur le Boeing B707 du vol El Al 253 sur le tarmac, alors que celui-ci embarque ses passagers à destination de Tel-Aviv. Un passager israélien de 50 ans est tué par une rafale, et une cinquantaine d'autres blessés plus ou moins grièvement. Cette attaque survient cinq mois après un détournement d'un autre B707 d'El Al assurant la liaison Rome-Tel-Aviv, vers Alger et toujours mené par le FPLP-OS.

Israel décide de riposter à ces attaques et attentats, et met sur pied une opération visant la capitale libanaise, d'où sont partis les terroristes palestiniens dans les deux cas. Le 28 décembre, Tsahal déclenche l'opération Cadeau. Une équipe de parachutistes des forces spéciales mène un raid de commandos héliportés sur l'Aéroport International Raffic Ariri de Beyrouth, où le FPLP a installé son QG et plusieurs camps d'entrainement dans le voisinage. Les commandos israéliens détruisent au sol, sans faire une seule victime civile, une douzaine d'avions commerciaux appartenant à la compagnie libanaise Middle East Airlines (MEA), puis repartent par hélicoptères.


Une partie des actifs (30%) et du chiffre d'affaire de MEA étant détenus par Air France, Charles de Gaulle est furieux et considère cette action comme inqualifiable. Les relations entre la France et Israel, qui tournait déjà au vinaigre depuis la fin de la Guerre des Six Jours, se dégradent encore un peu plus. A l'embargo partiel ou sélectif qui existe déjà depuis la fin du conflit israélo-arabe de juin 1967, le président français décide de durcir encore plus le ton et d'imposer un embargo *total* des armes contre Israel. Cette fois, tous les contrats d'armement en cours sont dénoncés et stoppés. Ce revirement à 180° est sans doute motivé en partie par le fait que la France, en septembre 1969, s'apprête (discrètement) à signer un important et juteux contrat de livraison d'armement, portant sur 110 chasseurs-bombardiers Mirage 5 et Mirage III, 15 hélicoptères Aérospatiale Gazelle et 3 hélicoptères Super Frelon, au nouvel homme fort et au "Gardien de la Révolution Libyenne", le colonel Muammar Al-Kadafi, qu'il ne faut surtout pas mécontenter!


Déclenchement de l'opération Noah.

1° Préparatifs.

Pour la marine israélienne, qui à ce moment remplace ses vieux navires datant de la Seconde Guerre mondiale, l'embargo français ne pouvait plus mal tombé. Un de contrat de livraison en particulier, signé en 1963, est particulièrement "sensible". C'est la livraison de douze vedettes lance-missiles de classe Sa'ar 3, construites par les CMN de Cherbourg, société dirigée par Félix Amiot, un ancien constructeur aéronautique des années trentes. Israel a déjà payé une partie (4 millions de dollars) de cette livraison en acompte, et demande que la France honore ses engagements. Lorsque de Gaulle s'apprête à déclarer l'embargo total contre Israel, cinq de ces frégates ont déjà été livrées, deux sont en cours d'essais en mer et d'homologation, et les cinq derniers encore en construction dans les docks.

Photo ci-dessous: vedettes lance-missile de classe Sa'ar 3 rangées sur le Quai de Normandie à Cherbourg-Octeville en septembre 1969. L'armement et les systèmes radios ne sont pas encore installés.


Les vedettes rapides Sa'ar 3, surnommées "Starboats" par les employés et ouvriers des CMN, jaugent 220 tonnes à vide, et 250 tonnes à pleine charge avec armement complet. Elles mesurent 45 mètres de long et 7.65 mètres de large. Elles sont équipées chacune de 4 moteurs diesel développant une puissance totale de 12800 chevaux (9500 kWatts), ce qui leur assure une vitesse de pointe de 40 noeuds (74 mk/h). Elles sont équipées d'un système radar Thompson et de quatre ou six tubes lance-missiles, recevant soit quatre missiles anti-navires SGM-84 Harpoon, soit six missiles anti-navires Gabriel II, de fabrication locale israélienne.

Avant même que l'embargo français ne devienne officiel, les services secrets israéliens prennent connaissance des intentions de Charles de Gaulle. Sans perdre un seul instant, le Chef d'Etat-Major de la marine israélienne ordonne aux équipages israéliens des deux navires en cours d'essai d'appareiller immédiatement de Cherbourg. Arpès avoir obtenu l'autorisation de départ, ces deux navires appareillent donc, en toute légalité, de l'Arsenal Naval. Lorsqu'il apprend cela, le nouveau président de la République, Georges Pompidou, en fonction depuis le 20 juin 1969, est furieux et décide de déplacer les cinq vedettes restantes de l'Arsenal Naval, en zone militaire, vers en endroit moins facile d'accès et plus long pour sortir de la rade, au lieu dit "la Darce Transatlantique" sur le Quai de Normandie (Cherbourg-Octeville), un endroit situé dans la zone marchande du port, juste en face de l'immeuble QG des CMN et des fenêtres de bureau de Félix Amiot, au dernier étage. Ce choix, nous le verrons plus tard, sera lourd de conséquences.

La livraison des ces cinq navires étant bloquée, l'Etat hébreu élabore plusieurs scénarios visant à contourner cela. En premier lieu, pour ne pas alerter les autorités françaises, le Représentant de la Marine israélienne à Paris et Chargé des Achats militaires d'Israel, le contre-amiral Mordechai "Mokka" Limon, imagine un plan complexe et ingénieux. Les israéliens font semblant de se désinteresser du sort des vedettes, et créent le 15 octobre 1969 une société fictive panaméenne, une simple boite postale, à Oslo en Norvège, la "Starboat Oil And Shipping" dirigée par Ole Martin Siem, pour tenter d'acheter les navires. C'est Louis Bonté, Directeur des Affaires Internationales à la Délégation Militaire pour l'Armement, qui se charge de la vente. Selon la version officielle, ces navires seraient destinés à ravitailler les plates formes de forage norvégiennes en Mer du Nord. En réalité, Siem est un agent du Mossad et son intention est de remettre les cinq vedettes à Israel dès leur réception. La supercherie de Limon est un franc succès: le gouvernement français, séduit par l'appât du gain, tombe dans le panneau...

En parallèle à cette opération d'intox, Israel assure l'arrivée discrète de 150 "touristes", en fait des marins de la Marine militaire israélienne, à Cherbourg, soit une trentaine d'homme pour chaque navire, et de leurs accueil dans divers hotels de la ville. Fin décembre 1969, les cinq frégates israéliennes, pratiquement construites et terminées, sont rangées bord à bord le long d'un quai, à l'endroit prévu juste devant les fenêtres de bureau d'Amiot. Le secret sera gardé pendant plus de quarante ans, mais on sait aujourd'hui qu'Amiot traite et négocie en secret avec Israel pour livrer ces navires. Pour ravitailler en carburant et en vivres les cinq navires sans éveiller de soupçons, les marins achètent dans de nombreux magazins toujours en petite quantité. Le 24 décembre en soirée, les vedettes sont en ordre d'appareiller et ravitaillées pleinement. Limon dirige en personne l'opération.


2° Exécution (25-31 décembre 1969).

Dans la soirée du 24 décembre 1969, inquiet de l'état des conditions météo et de la tempête qui fait rage au large de Cherbourg, Limon pense cependant qu'une telle occasion ne se représentera pas. Il donne ses dernières instructions aux équipages israéliens, dirigée par le capitaine Adar Kimche. Ainsi débute la phase d'exécution de l'opération Noah ("Noé" en français). A 2h30 du matin le 25 décembre, Kimche donne l'ordre final de départ, et les cinq vedettes mettent discrètement leur moteur en route, quittant le quai l'une après l'autre. Felix Amiot observe l'appareillage aux jumelles depuis la baie vitrée de son bureau. Alain Corbinel, son bras droit qui a supervisé le chantier et la construction des vedettes, et Mordechai Limon sont sur le quai et assistent également aux manoeuvres. Lorsque les vedettes ont toutes appareillées et s'être assuré pendant une demi-heure qu'aucune ne revienne, les deux personnes regagnent l'Hotel Atlantique, et l'Israélien tend le chèque du montant du contrat (moins l'acompte) au Français: 10 millions de dollars, avant de rentrer à l'ambassade israélienne à Paris pour faire son rapport.

Carte ci-dessous: 1° Les vedettes rangées bord à bord (2+3) à Cherbourg en décembre 1969. 2° Départ de Cherbourg dans la nuit du 25 décembre.




Le 25 décembre, c'est le Jour de Noel, et la plupart des employés et ouvriers des chantiers sont absents. En fait, l'appareillage des navires a été si discrète que pendant la journée, personne ne s'aperçoit de leur absence. Ce n'est que deux jours plus tard, alors qu'ils ont dépassé le Détroit de Gibraltar et sont entrés en Méditerranée, que la presse locale lance le pavé dans la marre. Dès lors, les médias français puis internationaux vont se déchainer. Le voyage des cinq navires s'effectuent sans problème et dans la nuit du 31 décembre vers 23h, ils sont accueillis triomphalement à Haifa.

Carte ci-dessous: trajet suivi par les cinq vedettes israéliennes (25-31 décembre 1969).



3° Répercussions et conséquences.

Le 27 décembre 1969, lorsque le Président de la République française prend connaissance de l'Affaire à la Une de tous les médias français et internationaux, il entre dans une fureur noire. Le gouvernment français est profondément humilié et désappointé. Les réactions du gouvernement ne tardent pas à se fair sentir, et les sanctions tombent: Louis Bonté et le Secrétaire Général de la Défense Nationale, le général Bernard Cazelles, sont limogés. Et tous les Ministères, en particulier Maurice Schumann, aux Affaires Etrangères, sont ébranlés. Le "fabuleux" contrat d'armement de la Libye se concrétise. Paradoxalement, la publicité faite autour de l'affaire et son retentissement médiatique favorise énormément les CMN et la Ville de Cherbourg, la société est dopée et ses carnets de commande ne désempliront pas dans les années suivantes.

Le Ministre français de la Défense, Michel Debré, furieux, ordonne que les vedettes israéliennes soient bombardées et coulées, mais le Chef d'Etat-Major de l'Armée de l'Air refuse d'obéir à cet ordre. Ce dernier est limogé. Le Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas annule ensuite l'ordre de Débré, pour ne pas jeter de l'huile sur le feu et franchir un pas supplémentaire dans l'escalade entre les deux pays. De son côté, Limon est considéré comme un héros, est décoré et promu vice-amiral. Il devient après cette affaire le Chef d'Etat-major de la marine israélienne. l'Eat hébreu, après le lâchage de la France, se tourne désormais irrévocablement vers les Etats-Unis pour ses fournitures d'armes et de technologie. Mordechai Limon, qui arrive de toute manière en fin de carrière, est expulsé du territoire français. Au début des années septantes, l'aviation israélienne commence à réceptionner ses premiers A-4 Skyhawk et F-4 Phantom II, pour remplacer ses Dassault Mirage, Mystère et Ouragan.

Photo ci-dessous: conséquences de l'embargo français sur les armes, Israel se tourne irrévocablement vers les Etats-Unis. L'aviation israélienne (Hel'A'Avir) reçoit ses premiers chasseurs McDonnell Douglas F-4E Phantom II en 1971. Ceux-ci s'illustreront par la suite lors de la Guerre du Yom-Kippour.



Documentaires et vidéos sur l'opération Noah.

Reportage diffusé sur France 3. Collection "Etranges affaires". Emission Docs Interdits. Un documentaire de Olivier Brunet. Produit par Antoine Martin et Jean-François Le Corre, présenté par Sasha Maréchal. Une coproduction: Antoine Martin production, Vivement Lundi! et France Télévisions.

Les "Vedettes de Cherbourg" (en anglais "Starboats of Cherbourg") sont des navires qui furent l'enjeu d'une des affaires les plus surprenantes de détournement de matériel militaire français. Le détournement eut lieu au départ de Cherbourg, dans la nuit de Noël 1969, quand les navires commandés par Israël furent dirigées vers cet Etat malgré l'embargo sur les armes qui le visait. Source: wikipedia.org.



Article modifié le 14 novembre 2014.


Sources principales:
Cherbourg Project (Wikipedia.org)
Israel Military Intelligence: the Boats of Cherbourg (Jewish Virtual Library)

Opération Urgent Fury: l'intervention américaine sur l'île de la Grenade

Urgent Fury est le nom de code de l'intervention américaine sur l'île de la Grenade, située dans la Mer des Caraïbes à environ 160km au nord-est du Vénézuela. Faisant suite à un coup d'Etat en 1983, ayant placé à sa tête un Comité Révolutionnaire marxiste, cette intervention permet de libérer des centaines d'otages (essentiellement des étudiants) occidentaux et de restaurer un gouvernement constitutionnel légitime. Malgré le fait que les Etats-Unis ont agit après une demande d'assistance des Etats Américains (Organisation of American States, OAS), les médias européens ont propagé une image négative, la comparant à une "invasion", car elle était critiquée par l'Assemblée Générale des Nations-Unies, le Canada, et la Grande-Bretagne. En outre, les Etats-Unis voyaient d'un très mauvais oeil la présence dans l'île de "conseillers militaires" cubains et leur projet d'agrandissement de l'aéroport de Pointe Salines.

La Grenade gagne son indépendance de la Grande-Bretagne en 1974. Après un coup d'Etat en 1979, mené par le marxiste Maurice Bishop et son Mouvement New JEWEL (NJM), pour "Joint Endeavour for Welfare, Education, and Liberation", un "Gouvernement Révolutionnaire du Peuple de la Grenade" prend le pouvoir. En 1983, Bishop est lui-même renversé (et exécuté) par une branche dissidente et extrêmiste de son parti, dirigée par Hudson Austin, lequel fait arrêter et emprisonner des centaines de ressortissants et d'étudiants étrangers, dont une majorité de citoyens américains.

La Force de déploiement rapide de l'US Army (82ème Division aéroportée, 1er et 2ème Bataillons de Rangers), la Force Delta et des Navy SEALs, ainsi que la 22ème Unité Amphibie de Marines et diverses unités de soutien et de logistique, sont engagées, soit au total 7600 hommes. 353 soldats et policiers jamaïcains et du Système de Sécurité Régional (RSS), selon un accord de défense et de sécurité communes des Etats Caraïbes, prennent également part à l'intervention. La dictature d'Hudson Austin est renversée et remplacée par un gouvernement de transition constitué par le Gouverneur-Général Paul Scoon, en attendant les élections de 1984.

La date de l'intervention américaine, le 25 octobre 1983, est célébrée dans l'île comme jour de fête et désignée Thanksgiving Day ("Jour de Grâce") par ses habitants. L'aérodrome de Pointe Salines est rebaptisé en l'honneur du Premier ministre Maurice Bishop assassiné. Cette intervention a notamment permis de développer une plus efficace coopération et coordination entre les différents services des forces armées des Etats-Unis, et aboutit à une réorganisation du Département de la Défense grâce au Goldwater-Nichols Act, du nom des deux sénateurs qui ont initié le projet de loi.




Localisation géographique.

La Grenade est une île de la Mer des Caraïbes, située au sud-ouest de Saint-Vincent et les Grenadines, et à environ 160km au nord-est des côtes vénézueliennes et de Trinadad et Tobago. Elle couvre une superficie de 344km² et compte une population d'environ 110000 habitants. Sa capitale est Saint-George. Elle est également surnommée l'"Ile aux Epices", car elle est l'un des principaux exportateurs mondiaux de fleurs et de noix de muscade. Ell fait partie du groupe d'îles Grenadines. Celui-ci fait lui-même partie d'un ensemble plus vaste encore, les Iles Windwards.



Un peu d'histoire.

1° Période coloniale française (1649-1763).

Le 17 mars 1649, une expédition navale de 203 hommes, venant de la Martinique et dirigée par Jacques du Parquet, fonde une colonie permanante sur l'île de la Grenade. En quelques mois, ils entrent en conflit et chassent les insulaires. En 1654, l'île est entièrement occupée et soumise par les Français. Les indigènes qui ont survécu fuient et s'installent sur les îles voisines, ou dans des lieux reculés de la Grenade, où ils sont marginalisés et persécutés. La dernière communauté indigène disparait au début du 18ème siècle.

L'économie de l'île est initiallement axée sur la cane à sucre et l'indigo. Les colons français fondent la capitale Fort Royal (plus tard Saint-George) en 1650. Pour se protéger des ouragans, les navires profitent du port naturel de la ville et y font très souvent escale.

Les Britanniques s'emparent de la Grenade en 1762, au cours de la Guerre de Sept ans.


2° Période coloniale britannique (1763-1974).

La Grenade est formellement cédée à l'Empire britannique selon les termes du Traité de Paris en 1763. La France capture l'île durant la Guerre d'Indépendance américaine, après la Bataille de la Grenade en 1779. Cependant, la Grande-Bretagne en reprend le contrôle après le Traité de Versailles en 1783. Les Anglais répriment ensuite une révolte pro-française en 1795-1796, dirigée par Julien Fedon.

La noix de muscade est introduite sur la Grenade en 1843, lorsqu'un navire marchant mouille dans le port de Saint-George, lors de son périple ente les "Indes occidentales" (Antilles) et l'Angleterre. C'est le début de l'industrie des épices, qui représente aujourd'hui 40% des exportations mondiales de muscade.

En 1877, la Grenade devient une "Colonie de la Couronne britannique" (Crown Colony) membre du Commonwealth. Le "Gouverneur-Général" de l'île représente la Couronne et la Reine d'Angleterre. Theophilus A. Marryshow fonde l'"Association du Gouvernement Représentatif" (RGA) en 1917, pour mener une campagne d'agitation et obtenir la création d'une participation constitutionnel de la population grenadine. Il en résulte le "Groupe de pression" (Lobbying) Marryshow, la Commission Wood (1921-1922) concluant que l'île est prête pour une réforme constitutionnelle et un remaniement du gouvernement colonial local. Ces modifications garantissent aux Grenadins leurs droits pour élire 5 des 15 membres du Conseil législatif, une franchise restreinte de la propriété établissant le droit de vote pour les 4% d'habitants les plus riches.

Photo ci-dessous: Saint-George en 1890.



3° Vers l'indépendance (1763-1974).

En 1950, Eric Gairy fonde le "Parti des Travailleurs Unis de la Grenade" (GALP), qui se bat pour de meilleures conditions de travailk. C'est le début d'une vague de contestations, de manifestations populaires et de grèves générales, d'une période d'instabilité politique appelée "Jour du Ciel Rouge". Les autorités britannique de tutelle renforcent leur présence militaire pour rétablir l'ordre.

Le 10 octobre 1951, la Grenade organise sa première élection au suffrage universel. Le parti de Gairy obtient 6 des 8 sièges du Conseil Légeslatif. De 1958 à 1962, l'île est membre de la "Fédfération des Indes Occidentales".

Le 3 mars 1967, elle obtient son entière autonomie sur les affaires intérieures, en tant qu'"Etat associé". Herbert Blaize, du Parti National Grenadin (GNP), devient "Premier" de l'Etat Associé de la Grenade en août 1967. Eric Gairy (GALP) lui succède à ce poste jusqu'en février 1974.


4° Indépendance et révolution (1974-1983).

L'indépendance entière de la Grande-Bretagne est obtenue en 1974, sous le gouvernement d'Eric Gairy, qui devient dès lors le premier Premier ministre de la Grenade. Des conflits sociaux et des affrontements éclatent entre Eric Gairy et une partie de l'opposition radicale, dont le New Jewel Movement (NJM), un parti d'obédience marxiste-léniniste. Gairy remporte les élections de 1976, mais l'opposition n'accepte pas les résultats, l'accusant de fraudes.

En 1979, le NJM, dirigé par Maurice Bishop, déclenche une révolution armée contre le gouvernement de Gairy, qui entraîne le chute de ce dernier, suspend la constitution et établit le "Gouvernement Révolutionnaire du Peuple" (PRG), sous l'autorité de Bishop qui se déclare lui-même Premier ministre. Son gouvernement marxiste établit aussitôt des relations diplomatiques et commerciales avec Cuba, le Nicaragua et les autres pays du bloc communiste.

Le 14 octobre 1983, une lutte de pouvoir à l'intérieur du gouvernement entraîne l'arrestation de Maurice Bishop, sur ordre de son vice-Premier ministre, Bernard Coard, lequel est soutenu par l'armée grenadine. Après ce second coup d'Etat, Coard devient le nouveau chef du gouvernement. Bishop parvient à s'évader, mais il est bientôt repris. Il est exécuté, avec sept autres membre de son cabinet ministériel, le 19 octobre.

Ce 19 octobre 1983, l'armée commandée par le général Hudson Austin fomente un troisième coup d'Etat, renverse Bernard Coard et installe une dictature militaire. Pendant quatre jours, il instaure la loi martiale, en déclarant que quiconque arrêté à l'extérieur durant le couvre-feu sera passible d'une exécution sommaire. Enfin, il fait arrêter des centaines de ressortissants étrangers (essentiellement des étudiants), les regroupe et les fait garder sur le campus de l'Université américaine de Saint-George.

La réponse et la riposte des Etats-Unis et des Etats Caraïbes ne se fait pas attendre. Le 25 octobre 1983, les forces américaines et alliées envahissent la Grenade, où les militaires et des travailleurs cubains présents dans l'île ont commencé à renforcer l'aérodrome de Pointe Salines, à l'extrêmité sud-ouest de l'île.


Déclenchement de l'opération Urgent Fury.

Suite à la série de coups d'Etat qui se sont succédés dans l'île de la Grenade entre 1979 et 1983, à l'instabilité politique et au climat de guerre civile, mais surtout après l'instauration de la dictature militaire du général Hudson Austin le 19 octobre 1983, l'Organisation des Etats Caraïbes de l'Est (OECS), ainsi que la Barbade et la Jamaïque, adressent formellement une demande d'assistance aux Etats-Unis (1). Selon un reporter du New York Times, cette demande est adressée au gouvernement américain, qui a déjà pris la décision d'intervenir. Washington se sert du prétexte du meurtre de Maurice Bishop et de l'arrestation et la sequestration de citoyens américains dans l'Université de Saint-George pour lancer une opération militaire, visant à renverser Austin et libérer les otages. Le journaliste révèlera plus tard que le "Gouverneur-Général" de la Grenade, Sir Paul Scoon, a requis l'intervention militaire américaine au travers de canaux diplomatiques secrets.

Le 25 octobre 1983, la Grenade est donc "envahie" par une force combinée des Etats-Unis et du "Système de Sécurité Régional" (RSS) des Etats Caraïbes, partie de la Barbade. L'opération a reçu le nom de code d'"Operation Urgent Fury" (Fureur Urgente). Les Etats-Unis déclarent que ce déploiement de forces se fait également avec l'approbation des Premiers ministres de la Barbade et de la République Dominicaine, respectivement Tom Adams et Dame Eugenia Charles. Cependant, l'intervention est sévèrement critiquée par le Canada, le Royaume-Uni et Trinidad et Tobago. L'Assemblée Générale des Nations-Unies la condamne le 2 novembre en tant que "violation flagrante des lois internationales" (2), par un vote de 108 en faveur contre 9, avec 27 abstentions. Le Conseil de Sécurité tente d'émettre une Résolution en ce sens, mais son vote est bloqué par les Etats-Unis.

Photo ci-dessous: des policiers et des militaires de la Force de Défense des Caraïbes occidentales se déploient sur l'île de la Grenade le 3 novembre 1983.



(1) Cole, Ronald (1997). "Operation Urgent Fury: The Planning and Execution of Joint Operations in Grenada" Retrieved 9 November 2006.

(2) United Nations General Assembly Resolution 98/7. United Nations. 2 November 1983.



1° Aéroport international de Pointe Salines.

Au cours des années précédentes, le gouvernement de Maurice Bishop a entrepris la construction de l'Aéroport International de Pointe Salines, à l'extrémité sud-ouest de l'île, avec l'aide de la Grande-Bretagne, de Cuba, de la Libye, de l'Algérie et d'autres pays. L'idée même de cet aéroport est proposé par le gouvernement britannique en 1954, lorsque la Grenade était encore une de ses colonies. Après 1979, le gouvernement américain accuse la Grenade de l'intention d'établir ou de renforcer la présence ou l'influence soviétique et cubaine dans les Caraïbes. L'allongement de la piste (2700 mètres) servant aux avions Antonov An-12, An-22 et An-124 pour acheminer des armes aux divers mouvements de guerilla communistes en Amérique Centrale. Bishop rétorque que l'aéroport de Point Salines ne sert et ne servira que pour l'aviation de transport commercial, pour le tourisme, en faisant remarquer que les longs-courriers ne peuvent actuellement pas se servir de l'aéroport de Pearl, dont la piste (1200m) est trop courte et le relief montagneux au nord de l'île trop dangereux.

En mars 1983, le président Ronald Reagan commence à tirer la sonnette d'alarme, en attirant l'attention sur une menace potentielle contre les Etats-Unis, sur une "militarisation" des Caraïbes par l'Union Soviétique et Cuba, l'aéroport de Pointe Salines mettant potentiellement le territoire américain à portée de leurs bombardiers lourds. Il déclare que l'allongement de piste et la construction de nouveaux réservoirs de carburant n'est pas nécessaire à l'aviation civile, et qu'à l'évidence l'aéroport deviendra une base militaire cubaine et/ou soviétique.

Photo ci-dessous: la piste de l'aéroport de Pointe Salines (Punta Salinas) en mars 2010.



2° Invasion.

L'Opération Urgent Fury débute le 25 octobre 1983 à 5h du matin, lorsque le corps expéditionnaire américain quitte la Barbade et fait route vers la Grenade. C'est la première opération militaire majeure américaine depuis la fin de la Guerre du Vietnam, une décennie plus tôt. Le vice-amiral Joseph Metcalf III, le commandant de la 2ème Flotte US assignée à cette partie du globe, assume le commandement de la Joint Task Force 120, une force combinée qui comprend des éléments des quatre services des forces armées américaines: US Army, US Air Force, US Navy et US Marine Corps. Au total un effectif de 7600 hommes. 353 soldats et policiers des Etats Caraïbes s'y joignent. 1500 soldats grenadins et 700 Cubains sont présents dans l'île.


Les Marines de la 22ème MEU (en provenance du Liban) et la Task Force TF.20.5, autour du groupe de bataille de l'Independence (CV-62), interviennent à partir de 6h. Les hélicoptères AH-1 Cobra, partis du navire d'assaut amphibie Guam (LPH-9), élimine d'abord les positions de défenses aériennes (mitrailleuses lourdes et canon AA d'origine russe) dans le secteur Pearl-Granville. Interviennent ensuite les hélicoptères de transport CH-53 Stallion et les barges de débarquement du Guam (LPH-9), du Barnstable County (LST-1197), du Manitowoc (LST-1180), du Fort Snelling (LSD-30) et du Trenton (LPD-14). En deux heures, après une résistance modérée de l'"Armée Révolutionnaire Populaire" (PRA), les Marines occupent et sécurisent Pearl et Grenville. Le troisième jour, alors que la 22ème MEU ne représente que 25% des forces américaines engagées, elle contrôle déjà les trois quarts de l'île: c'est-à-dire le nord et le centre.

Sur la cote occidentale de la Grenade, les Navy SEALs "Team Six" sont parachutés au nord de la capitale Saint-George, avec pour mission de s'emparer de la station radio de la ville et de la résidence du Gouverneur Général, où ils rencontrent une opposition armée notable.

A partir de 5h40, à l'extrêmité sud-ouest de l'île, la 82ème et les 1er et 2ème Bataillons de Rangers interviennent par assaut aéroporté à partir de C-130 Hercules de l'US Air Force. 800 parachutistes et les Rangers s'emparent de l'aérodrome de Pointe Salines, et à la tombée du jour, ils atteignent Saint-George, où la 82ème Division aéroportée libère les otages occidentaux détenus sur le campus de l'université.

Photos ci-dessous: 1° l'assaut aéroporté du 2ème Bataillon de Rangers sur l'aéroport de Pointe Salines, à l'aube du 25 octobre 1983. 2° Des étudiants américains, après leur libération, attendent leur rapatriement vers les Etats-Unis.




A l'aube du troisième jour, les Marines et le 2ème Bataillon de Rangers, qui ont effectué leur jonctions, prennent d'assaut les positions (très bien défendues) de la PRA à Fort Adolphus, Fort Matthew et sur la Colline de Richmond. La 82ème Division s'empare des casernes de la PRA à Calivigny. Au cours de ces combats, trois AH-1 Cobra de la 2ème MEU sont abattus.

Au cours des jours qui suivent, les Américains éliminent les quelques poches de résistance qui subsistent. Le 2 novembre 1983, tous les objectifs militaires ont été sécurisés et la dictature du général Hudson Austin renversée. Les Etats-Unis ont affrontés environ 1200 soldats grenadins de la PRA ainsi que 780 Cubains. Leurs pertes s'élèvent à 19 tués et 106 blessés.

Le lendemain 3 novembre 1983, les troupes américaines entament leur retrait de l'île et sont remplacés par les 353 policiers et militaires de la "Force de Paix des Caraïbes" (ECPF). Celle-ci y restera jusqu'en juin 1985.

Photo ci-dessous: bombardement des casernements de la PRA à Calivigny.


Au cours des combats, Cuba a perdu 25 tués, 59 blessés et 638 prisonniers capturés. Les Américains capturent également 49 Soviétiques, 24 Nord-Coréens, 16 Allemands de l'Est, 14 Bulgares et 4 Libyens.

Photo ci-dessous: un A-7E Corsair II de l'Independence en mission de soutien aérien au-dessus de Pointe Salines. Octobre 1983.





3° Ordre de bataille américain.

Liste non exhaustive des unités américaines ayant participé à l'opération Urgent Fury:

• US Army:

- 1er Bataillon de Rangers, 75ème Régiment de Rangers. Hunter Army Airfield, Géorgie.
- 2ème Bataillon de Rangers, 75ème Régiment de Rangers. Fort Lewis, Washington.
- 1er Bataillon, 505ème Régiment de parachutistes, 82ème Division aéroportée. Fort Bragg, Caroline du Nord.
- 2ème Bataillon, 505ème Régiment de parachutistes, 82ème Division aéroportée. Fort Bragg, Caroline du Nord.
- 1er Bataillon, 508ème Régiment de parachutistes, 82ème Division aéroportée. Fort Bragg, Caroline du Nord.
- 2ème Bataillon, 508ème Régiment de parachutistes, 82ème Division aéroportée. Fort Bragg, Caroline du Nord.
- 325ème Régiment d'infanterie aéroportée, 82ème Division aéroportée. Fort Bragg, Caroline du Nord.
- 320ème Régiment d'artillerie aéroportée, 82ème Division aéroportée. Fort Bragg, Caroline du Nord.
- Unité de soutien (médical, police militaire, ...) 82ème Division aéroportée. Fort Bragg, Caroline du Nord.

Photo ci-dessous: l'interverntion américaine représente la première mission opérationnelle du nouvel hélicoptère utilitaire UH-60 Black Hawk. Ici des UH-60A au-dessus de l'aérodrome de Pointe Salines, le 25 octobre 1983.



• US Air Force:

- US Air National Guard (soutien aérien). A-7E Corsair II.
- 23ème Wing Tactique Aérien (chasse/interception). F-15 Eagle.
- 33ème Wing Tactique Aérien (soutien aérien). A-10 Thunderbolt II.
- 437ème Wing de Transport Aérien. C-141 StarLifter.
- 317ème Wing de Transport Aérien. C-130 Hercules.
- 16ème Wing des Opérations Spéciales. AC-130 Spectre.
- 63ème Wing de Transport Aérien. Unités de police et de sécurité aérodrome.
- 19ème Wing de Ravitaillement Aérien. KC-135 Stratotanker.


• US Navy:

- Task Group 20.5 (Independence Battle Group): USS Independence (CV-62). Norfolk, Virginie.
- Wing Aéronaval Six (CVW-6): VF-32 et VF-34 (F-14A Tomcat), VA-15 et VA-87 (A-7E Corsair II), VA-176 (A-6E Intruder).
- Groupe Amphibie Quatre: USS Guam (LPH-9), USS Trenton (LPD-14), USS Fort Snelling (LSD-30).
- US Navy SEALs Team 4. Little Creek, Virginie.
- US Navy SEALs Team 6. Virginia Beach, Virginie.


• US Marine Corps:

- 22ème Unité Expéditionnaire de Marines (22 MEU). Camp Lejeune, Caroline du Nord.
- Marine Medium Helicopter Units (USS Guam): CH-53D Sea Stallion.
- Marine Attack Helicopter Units (USS Guam): AH-1 Cobra.

Photo ci-dessous: un CH-53D Sea Stallion du Marine Medium helicopter Squadron HMM-261 (USS Guam) se pose à côté d'un canon AA ZU-23 abandonné dans l'île de la Grenade, en octobre 1983.



L'île de la Grenade après 1983.

Les troupes américaines entament leur retrait dès le 3 novembre 1983, les derniers soldats (des policiers militaires intégrés au sein de la Force de Maintien de la Paix des Caraïbes) quittant la Grenade le 15 décembre. Le 25 octobre, jour du début de l'intervention, est déclarée "jour de fête férié" par la population de l'île, et baptisé Thanksgiving Day ("Jour de Grâce"). Sur le campus True Blue de l'université de Saint-George, est érigé un monument commémoratif à mémoire des 19 Américains tués durant l'opération Urgent Fury, marquant chaque année depuis, la célébration du souvenir.

Photo ci-dessous: monument commémoratif de l'intervention américaine sur le campus universitaire de Saint-George.


En 2008, la Grenade annonce son intention d'ériger un monument commémoratif des soldats cubains tués durant l'opération Urgent Fury. Mais jusqu'à présent, les gouvernements cubain et grenadin ne se sont encore pas décidé sur l'emplacement exact de ce monument.

Après le retrait américain, Sir Paul Scoon constitue et prend la tête d'un gouvernement de transition, en attendant les premières élections législatives démocratiques, en décembre 1984. Ces élections sont remportées par le Parti National Grenadin, et Herbert Blaize devient le nouveau Premier ministre. Il reste à ce poste jusqu'en décembre 1989. Ben Jones lui succède jusqu'aux élections de mars 1990, qui voient la victoire du Congrès Démocratique National de Nicholas Braithwaite. Ce dernier occupe le poste de Premier ministre jusqu'au terme de son second mandat, en février 1995. George Brizon lui succède jusqu'en juin de cette année.

Scoon occupe le poste de Gouverneur-Général (représentant de la Couronne britannique) du 30 septembre 1978 jusqu'au 6 août 1992. Lui succèdent Sir Reginal Palmer (6 août 1992 - 8 août 1996), Sir Daniel Williams (9 août 1996 - décembre 2008) et Dame Cécile La Grenade (décembre 2008 - Présent), la première femme désignée à ce poste.

Photo ci-dessous: Sir Paul Scoon en 1983.


Pendant les treize années qui suivent (un record de longévité dans cette île), le poste de Premier ministre est occupé par Keith Mitchell, du Nouveau Parti National. En 2008, les élections sont remportées par le Congrès Démocratique National et Thillman Thomas. En 2013, celui-ci cède son poste au Nouveau Parti National de Keith Mitchell, qui remporte tous les 15 sièges du Conseil législatif.

Le général Hudson Austin, arrêté en octobre 1983, est jugé par la Justice grenadine pour le meurtre de Maurice Bishop et l'instauration d'une dictature militaire, et pour sa répression contre le peuple grenadin. Il est condamné à mort en 1986, mais cette sentence sera plus tard commuée en prison à vie. Il est cependant relâché le 18 décembre 2008. Bernard Coard est jugé pour avoir ordonné l'exécution de Bishop, en août 1986. Il est lui-aussi condamné à mort, et en 1991 sa peine est commuée en prison à vie. Lui aussi est libéré, quelques mois plus tard.

Le 7 septembre 2004, pour la première fois depuis quarante-neuf ans, la Grenade est touchée par un ouragan (Ivan) de catégorie 3 (des vents soufflant jusqu'à 250 km/h), qui détruit ou endommage 90% des maisons et des bâtiments de l'île, les dommages étant estimés à 110 millions de dollars. L'industrie agricole, et en particulier les récoltes de noix de muscade, souffrent énormément de ses dommages.
Le secteur du tourisme, grâce à la construction d'hôtels et de nouvelles infrastructures, est lui en plein essort.


Article modifié le 22 janvier 2014.


Sources principales:
Invasion of Grenada (Wikipedia.org)