Ukraine: catastrophe nucléaire de Chernobyl

Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, dans ce qui est alors la "République Socialiste Soviétique d'Ukraine", à 1h23:45 exactement, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire "Lénine", près de la petite ville de Pripyat, explose soudainement. La déflagration est si forte qu'elle souffle les 1200 tonnes de la dalle de béton recouvrant le réacteur. La plus grave catastrophe nucléaire de l'histoire vient de commencer.



Centrale nucléaire de Chernobyl.

La centrale nucléaire Vladimir Illitch Lénine est installée près de la petite ville de Pripyat, en Ukraine, 18km au nord-ouest de la ville de Chernobyl (ou Tchernobyl), à 16km de la frontière biélorusse et à 110km au nord-nord-ouest de Kiev.


Le réacteur n°1 a été déclaré opérationnel en 1977, le n°2 en 1978, le n°3 en 1981 et le n°4 en 1983. Deux autres, les n°5 et n°6, sont en construction lorsque survient la catastrophe. Le dernier réacteur en service, le n°3, a été définitivement arrêté le 15 décembre 2000.

Photo ci-dessous: vue de la centrale Lénine depuis Pripyat, à environ 3km.



1° Réacteur soviétique RBMK-1000.

Les quatre réacteurs nucléaires de la centrale de Chernobyl sont du type RBMK-1000, traduit translitéralement en russe "Reaktor Bolshoy Moshchnosti Kanalniy", en français "réacteur à canalisations de très grande dimension". Ils se servent d'eau légère (1) dans le circuit de refroidissement, et de graphite comme élément modérateur (2). Ils sont chacun capable de produire 1000 Mégawatts d'électricité et 3200 Mégawatts de puissance thermique. (3)


La conception du RBMK repose sur un arrangement circulaire de blocs de graphite modérateur, traversés verticalement par 211 tubes de force pressurisés en alliage de zirconium, de 7m de longueur. Le combustible nucléaire se présente sous la forme de dioxyde d'uranium légèrement enrichi.


De l'eau est pompée dans ces canalisations et permet d'absorder la chaleur émise par le réacteur. L'eau portée à ébulition atteint 284°C, ce qui produit une certaine quantité de vapeur. Le mélange vapeur/eau est ensuite acheminé dans des collecteurs, où la vapeur est séparée de l'eau et permet d'actionner les génératrices.



Avec la modération due au graphite, l'excès d'ébulition réduit simplement le refroidissement et l'absorption des neutrons sans empêcher la réaction de fission. Ainsi le réacteur peut avoir un large "coefficient de vide positif", le rendant vulnérable en cas de problème de "feedback posifif", comme cela sera le cas dans la catastrophe de Chernobyl.


2° Défaut de conception.

Le réacteur RBMK-1000 et la centrale nucléaire Lenine de Chernobyl souffrent de deux erreurs de conception qui auront les conséquences tragiques que l'on sait.

Il y a tout d'abord l'enceinte de confinement. Mis à part la dalle de béton supérieure de 1200 tonnes qui recouvre le réacteur et la dalle inférieure (LBS) installé sous la cuve, le réacteur n'est protégé que par l'enceinte constituée par le grand hall des turbines (le bâtiment que l'on voit de l'extérieur). Alors qu'en Occident, la quasi-totalité des centrales sont protégées par une double coque de protection (ciment et acier) séparées l'une de l'autre de quelques mètres qui s'avèrent très utile pour confiner les éventuelles émissions radioactives dans l'enceinte ou amortir un impact extérieur tout comme l'effet de la chaleur du Soleil durant la saison estivale.


Ensuite, le réacteur RBMK-1000 souffre d'un défaut de conception beaucoup plus dangereux. La caractéristique la plus importante du réacteur RBMK est de posséder un "coefficient de vide positif". Cela signifie que si la puissance augmente ou si la quantité d'eau diminue, les faisceaux de combustible vont produire plus de vapeur. De ce fait, les neutrons qui ont été absorbés par l'eau devenue plus dense augmentent le processus de fission. Toutefois, en même temps que la puissance, la température augmente également ce qui a pour effet de réduire le flux de neutrons (coefficient de combustible négatif).

Le bilan de ces deux effets opposés varie en fonction du niveau de puissance. En mode de production normal, si la puissance est élevée, l'effet de la température est prédominant et les excursions de puissance (sur-coups pouvant conduire à des accidents de criticité) qui tendraient à surchauffer le combustible ne se produisent pas. En revanche, si la puissance développée est inférieure à 20% du maximum, l'effet du coefficient de vide positif prédomine et le réacteur entre dans un régime instable et peut subir des sur-coups de puissance. On parle alors d'"emballement du réacteur", et dans le cas de Chernobyl, cela conduira à la fusion partielle du réacteur.

Comme tout système, même s'il est peu sécurisé et mal conçu, ce genre de réacteur fonctionne très bien tant qu'il est sous contrôle dans les marges de sécurité, que le système est entretenu et que personne ne commet d'erreur. Or en la circonstance, les trois facteurs se sont ligués dans une véritable réaction en chaîne pour créer l'accident que nous connaissons. Voyons comment cela a pu se produire et qu'elles furent ses conséquences.


3° Cause directe et compte-rendu de l'accident.

Lors de la catastrophe de Chernobyl, une expérience est en cours sur le réacteur n° 4, pour tester l'alimentation électrique de secours permettant au réacteur de fonctionner en toute sécurité pendant une panne de courant. La puissance thermique du réacteur a été réduite de 3200 MW à 1000 MW dans le cadre de ce test dans la nuit du 25 au 26 avril.

L'accident se produit donc suite à une série d'erreurs commises par les techniciens de la centrale. Les opérateurs violent notamment des procédures garantissant la sécurité du réacteur et donc de la centrale. Enfin, depuis sa mise en service en 1977, la centrale est dirigée par Viktor Petrovitch Brioukhanov, un ingénieur en thermodynamique et non un spécialiste du nucléaire. Il fait partie d'une génération d'hommes promus grâce à "leur volontarisme militant, qui consiste d'abord et avant tout à remplir et dépasser le plan de production, nonobstant le respect des normes de construction ou de sécurité." (4)

Aux premières heures du 25 avril 1986, sur ordre de Brioukhanov, le responsable de la salle de commande, Anatoly Dyatlov, prend la décision de procéder à un test du réacteur n°4. Première erreur: on ne réalise jamais ce genre de test en production. Notons que le même test a déjà été effectué sur le réacteur n°3. Et il a échoué.

Ce test devait être effectué avant la mise en service du réacteur n°4, trois ans plus tôt. Il vise à couper l'alimentation de la turbine afin de vérifier si elle peut continuer sur sa lancée et possède la puissance suffisante pour démarrer les pompes à eau qui servent à envoyer de l'eau vers le coeur du réacteur pour le refroidir. Car sans eau, s'est la surchauffe assurée comme une bouilloire dont l'eau se serait évaporée. En théorie, 40 secondes après l'arrêt de la turbine, des turboalternateurs de réserves doivent prendre la relève.

Le 25 avril à 14h locale, en prévision du test le système d'alarme du système de refroidissement du réacteur est débranché, en violation avec les principes élémentaires de sécurité. Deuxième erreur. A 23h10, la puissance du réacteur est réduite comme prévu de 1000 à 700 MW.

Le changement d'équipe est effectué à minuit. Troisième erreur: le 26 avril à 0h28 du matin, un opérateur provoque la chute de la puissance du réacteur n°4 à 30 MW. On sait aujourd'hui que cela a provoqué un empoisonnement du réacteur au xénon, cet élément jouant le rôle de modérateur à la place du graphite, empêchant la reprise de la fission. Autrement dit, outre le problème technique, la centrale n'alimente presque plus les villes proche de Pripyat et de Chernobyl en électricité.

Anatol Dyatlov exige que la puissance soit rétablie. Il est ingénieur en physique nucléaire et connait son métier, mais il ne sait pas exactement ce qui se passe réellement dans le coeur du réacteur, où les scientifiques n'ont pas installé de détecteur.

De plus, le système d'alarme ayant également été désactivé, il n'y a plus de retour d'information sur l'état de refroidissement du système. Mais cela tout le monde l'a déjà oublié, l'opération ayant été effectuée 10 heures plus tôt. Quatrième erreur.

Aujourd'hui nous savons que le problème de puissance est venu du fait que le xénon-135, produit de fission, s'est dégradé en absorbant tellement de neutrons que la puissance est limitée à 200 MW. Pour y remédier il faut augmenter la température pour réactiver la fission. Pour ce faire, ont doit remonter les barres en carbure de bore servant à contrôler la réaction en chaîne, et indirectement la température.

Dyatlov exige que l'on change les paramètres de l'essai et qu'on retire les barres de contrôle au-delà du seuil de sécurité. En théorie, la consigne standard de sécurité exige de laisser au moins 30 barres de contrôle dans le réacteur. Dyatlov décide de n'en laissa que 6 à 8 dans le réacteur pour assurer le contrôle. Cinquième erreur.

Les techniciens s'y opposent mais il leur fait vite comprendre qu'il vaut mieux qu'ils obéissent s'ils voulent conserver leur emploi et l'habitation mise à leur disposition. Comme en Occident, le chantage à l'emploi fonctionne aussi très bien en Russie... Tout le monde finit donc par exécuter son ordre quoi qu'il advienne, comme d'habitude.

Le retrait des barres a effectivement compensé l'accumulation de xénon modérateur. Lorsque la puissance du réacteur remonte, Dyatlov décide de poursuivre l'essai sans redescendre les barres de contrôle dans le réacteur. Sixième erreur.

A présent, s'il y a un sur-coup de puissance, tous les employés savent qu'il faut 20 secondes pour redescendre les barres de contrôle. Or en 20 secondes, la réaction nucléaire a 20 fois le temps de s'emballer hors de tout contrôle. Pour être clair, les techniciens n'ignorent pas qu'à présent, à la moindre erreur, il ne faudra que quelques secondes pour que le réacteur se transforme en une petite bombe atomique... Ils ont donc de bonnes raisons de s'inquiéter!

Photos: la salle de contrôle du réacteur n°3 en décembre 1999, peu avant son arrêt définitif.



Pour une raison inconnue, il y a une augmentation du débit de l'eau de refroidissement, dont les vapeurs alimentent les turbines générant l'électricité. Ce changement de régime provoque une chute de la pression de la vapeur. Si le système d'arrêt d'urgence avait été activé, il se serait déclenché et aurait stoppé le réacteur. Septième erreur.

Pour maintenir la puissance, les techniciens sont donc contraints de retirer les dernières barres de contrôle plongées dans le réacteur. Huitième erreur.

A 1h23:04 heure locale, Dyatlov ordonne de commencer le test. Le chef d'équipe Alexander Akimov veut interrompre le test mais Dyatlov exige que l'on poursuive et même "un peu plus vite" rapporta un témoin, "dans une ou deux minutes ce sera terminé". Un opérateur coupe l'électricité pour simuler un blackout. C'est le dernier système de sécurité qui aurait pu sauver le réacteur. Neuvième erreur.

Les pompes à eau n'étant plus alimentées que par le système d'urgence, la puissance de la turbine chute. Suite à cette réduction du débit d'eau, les pompes fournissent moins d'eau de refroidissement au réacteur. Aussitôt la température du réacteur se met à grimper en flèche.

A 1h23:31, la puissance du réacteur se remet à augmenter, ainsi que la pression et la température. En réalisant ce qui se passe, les techniciens paniquent et déclenchent l'alarme, mais il est déjà trop tard, le manque d'eau surchauffe toute l'installation, générant de la vapeur dans le réacteur et dans les tubes de refroidissement.

A 1h23:35, le chef d'équipe Alexander Akimov déclenche manuellement l'arrêt d'urgence du réacteur. Toutes les barres de contrôle précédemment retirées sont replongées dans le réacteur. Selon le Centre d'Etude d'Energie Nucléaire (SCK-CEN), certaines d'entre-elles seraient restées bloquées. Cette manipulation est une conséquence dramatique liée à une erreur de conception du modèle RBMK-1000.

En effet, les têtes des barres de contrôle sont recouvertes de graphite, ce qui provoque immédiatement une augmentation de la réaction en chaîne et une montée en puissance du réacteur, plutôt que sa diminution. A présent, les techniciens doivent procéder à des réglages pratiquement chaque seconde ne parviennent plus à stabiliser la réaction. Dixième erreur. Ils accumulent ensuite des erreurs de manipulations. Onzième erreur.

A 1h23:43, la température du réacteur dépasse le seuil de tolérance et augmente de manière irréversible. Le point de non retour est franchi. L'eau de refroidissement subissant une pression titanesque sous la chaleur, les têtes individuelles des faisceaux de combustible situés sur le bouclier biologique supérieur (la grande "salle pavée") commencent à se soulever, alors que chaque barre pèse plus de 350 kg, libérant par leurs interstices de la vapeur radioactive dans le hall de la centrale. Rappelons que derrière les murs de cette enceinte, il n'y a aucune autre protection, c'est directement le monde extérieur.

Photo: la grande "salle pavée" du réacteur n°3: les têtes de boron de 350kg qui font office de "bouchons" pour protégrer l'accès aux tubes de force sous pression contenant les éléments d'uranium situés quelques mètres plus bas. Les numéros indiquent les références de certains tubes et de barres de contrôle. Au moment de l'accident du réacteur n°4, sous la chaleur générée par la réaction en chaîne, c'est par les interstices de ces "pavés" que les vapeurs radioactives portées à plus de 290°C ont commencé par s'échapper. Les bouchons se sont ensuite disloqués et s'est l'explosion.

A 1h23:44, le fait d'avoir réintroduit toutes les barres de contrôle simultanément dans le réacteur augmente instantanément sa puissance de 200 à 100000 MW, soit 100 fois la puissance de production normalement développée par le réacteur!

A cet instant, selon les simulations 50 barres de contrôle sur les 211 se disloquent. Sous la chaleur, une partie des barres de combustible se rompent et les blocs de graphite prennent feu. C'est alors que des poussières de combustible chauffées à blanc entrent en contact avec l'eau, provoquant une eplosion de vapeur.

Cette première réaction fait exploser le fond du réacteur, où la température est la plus élevée, proche de 2500°C. L'uranium fondant à 1130°C, il se transforme aussitôt en un "magma" visqueux radioactif qui fait fondre le béton et se mêle aux autres éléments contenus dans l'enceinte.

A 1h23:45, une deuxième détonation est provoquée par l'embrasement de l'hydrogène. Elle soulève la dalle de béton supérieure de 1200 tonnes protégeant le réacteur, exposant à l'air son coeur en fusion et incontrôlable. Des dizaines de tonnes de vapeur à haute pression, brûlante et radioactive ainsi que des vapeurs de combustible mêlées d'iode-131 et de césium-137 envahissent ce qui reste du complexe et s'échappent dans l'atmosphère.

En heure de Greenwich, selon le Département de l'Energie américain, la première explosion de Chernobyl a lieu le 25 avril 1986 à 21h23:44, la deuxième une seconde plus tard. Les stations du réseau sismique CSE ukrainien situées à plus de 110km de distance du site n'enregistrent pas les explosions.

Selon Brian Sheron, ancien directeur de la Nuclear Reactor Regulatory Research, "L'énergie de l'explosion de Chernobyl a été de l'ordre de 320 GW par seconde, soit l'équivalent de 75t de TNT, c'est-à-dire 50 fois plus que le maximum qu'une enceinte de réacteur à eau pressurisé (PWR ou REP) est capable de contenir."

On ignore encore aujourd'hui la raison exacte des explosions mais l'explosion de vapeur/combustible suivie de celle de l'hydrogène sont les plus probables. Nous verrons plus loin qu'en 1998 certains physiciens russes ont évoqué un éventuel séisme qui aurait déclenché l'explosion mais cette hypothèse n'a jamais été démontrée et l'enquête conduite auprès des instituts concernés ne renforce pas cette hypothèse, que du contraire.


(1) Dans la terminologie de l'industrie nucléaire, de l'eau classique (H2O). Les réacteurs à eau légère sont plus simples et meilleur marché que les réacteurs à eau lourde (D2O), tout en possédant les même capacités de production d'électricité. L'un de leurs inconvénients est qu'ils doivent utiliser de l'uranium enrichi comme combustible, tandis que les réacteurs à eau lourde peuvent utiliser de l'uranium naturel.

Les réacteurs à eau légère les plus répandus dans le monde sont du type PWR pour "Pressurized Water Reactor", ou REP "Réacteur à Eau Préssurisée" en français. Ils équipent l'immense majorité des navires et sous-marins à propulsion nucléaire, et en France, la totalité des 58 réacteurs nucléaires producteurs en service sont du type REP de 2ème génération.

(2) Le modérateur est un élément qui ralentit la vitesse des neutrons, permettant ainsi une réaction nucléaire en chaîne plus efficace. L'élément retenu le plus souvent dans un réacteur est l'hydrogène, le deutérium ou le carbone.

(3) Les réacteurs nucléaires visant à la production d'électricité ont un rendement approximatif d'un tiers entre la puissance thermique et la puissance électrique.

(4) Nicolas Werth, "Tchernobyl: enquête sur une catastrophe annoncée", L'Histoire, n°308, avril 2006.



Conséquences de la catastrophe de Chernobyl.

Selon les experts qui rédigèrent le rapport TORCH (5), l'explosion libère des débris du bâtiment et du réacteur jusque 7km à 9km d'altitude, affectant probablement la composition de la stratosphère. 30% du combustible du réacteur s'échappe dans les environs immédiats de la centrale. 1% à 2%, soit environ 50 tonnes de gaz radioactif, sont éjectés dans l'atmosphère, l'équivalent de 200 fois ce qui retomba sur Hiroshima et Nagasaki! Dans les dix ans qui suivirent, 0.5% à 1% du combustible restant s'échappera dans l'air sous forme de gaz radioactif dans un rayon de 100m autour de la centrale.

L'un des techniciens, Sacha Yuvchenko, expliquera aux journalistes qu'il a vu les murs en béton épais d'un mètre de son bureau se gondoler comme du caoutchouc! Il échappera à la mort mais il reçoit une dose de radiations de 3.9Sv (6) qui encore aujourd'hui a des effets sur sa santé et son métabolisme. Il devra subir par la suite 15 greffes de peau. Ses blessures ne guérissent pas, son sang coagule difficilement, il ne peut plus toucher d'huile, de graisse ou d'essence, sans parler d'autres séquelles et de maladies avec lesquelles dit-il, il a malheureusement appris à vivre.

Deux heures après l'accident, les techniciens de la centrale qui ont survécu éprouvent les premiers symptômes de la contamination radioactive: malaises, vomissements, vertiges, diarrhées, brûlures, etc. A 6h du matin, leur état est si alarmant qu'ils sont conduits à l'hôpital de Kiev. Plusieurs d'entre eux mourront dans les jours qui suivent. Parmi les survivants de cette nuit cauchemardesque il y a Yuri Korneev.

Le journal télévisé soviétique présenté le soir du 26 avril 1986 annonce sans émotion qu'une explosion suivie d'un incendie a eu lieu à la centrale proche de Chernobyl et que les techniciens font leur possible pour remédier à la situation, mais la présentatrice n'évoque nullement le risque nucléaire.

Ce n'est que le lendemain matin, 27 avril 1986, que les habitants des régions de Pripyat, Opachichi, Chernobyl et des villes avoisinantes sont prévenus et qu'on leur donna les premiers comprimés d'iode pour empêcher l'iode radioactif de se fixer sur leur glande thyroïde.

Le gouvernement soviétique donne à la population le minimum d'information. Celle-ci dispose de deux heures pour évacuer la ville de Pripyat, les autorités leur affirmant qu'elle pourra y revenir dans deux ou trois jours. L'exode dure une semaine. Au total, 336000 habitants sont évacués dans le plus grand secret. Ils comprendront plus tard qu'ils ne pourront plus jamais retourner chez eux et retrouver leurs souvenirs. 60000 animaux domestiques ou une partie du bétail seront également déplacés ou abattus.

Fautes de données officielles, soixante heures après la catastrophe, le pouvoir du Président Mikhail Gorbatchev n'a toujours pas annoncé l'accident aux pays voisins. C'est la réaction du gouvernement suédois, ayant soupçonné l'accident le 28 avril, soit trois jours plus tard, en s'inquiétant du taux de radioactivité relevé dans l'air et en analysant les photos satellites prises en infrarouge, qui force le Kremlin à le rendre public. Le soir du 28 avril, les Soviétiques en informent donc le monde.


Dans les semaines qui suivent, sur l'avis des scientifiques, le Président Gorbatchev décrète une zone d'exclusion de 30km autour de Pripyat, une distance fixée arbitrairement. Mais la plupart des personnes déplacées sont déjà contaminées et ce, dans un rayon de 300km autour de la centrale.

Pendant ce temps le nuage radioactif continue à s'étendre en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, contaminant gravement (> 40 kBq/m²) (7) une superficie d'environ 160000 km² dans la région de Kiev, touchant tous les êtres vivants.


(5) TORCH, "The Other Report On Chernobyl", Ian Fairlie et David Sumner, 2006.
http://www.greens-efa.org/cms/topics/dokbin/118/118499.the_other_report_on_chernobyl_torch@en.pdf

(6) Sievert (Sv): unité de mesure de la quantité de radiation absorbée par un corps.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Sievert


(7) Becquerel par mètre carré (Bq/m²): unité de mesure de la contamination radioactive de surface. En France, suite à la catastrophe de Chernobyl, on enregistra un ordre de grandeur de 4 kBq/m².

Schéma ci-dessous: nuage radioactif en Europe les 30 avril, 1er et 3 mai 1986.





1° Conséquences humaines et matérielles.

Dans la semaine qui suivent l'accident, les autorités procèdent à l'évacuation des habitants des localités voisines de la centrale, soit plus de 135000 personnes, qui devront être relogées ultérieurement. Comme l'écrit Philippe Coumarianos: "entre le 27 avril et le 7 mai, deux villes et soixante-dix localités, situées dans un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale, furent vidées de leurs habitants. Cette zone d'exclusion couvre une superficie de près de 300000 hectares, à cheval sur les territoires ukrainien et bélarusse. (...) Au total, environ 250000 personnes quittèrent leurs foyers." (8)

Outre l'évacuation des zones qui a constitué un traumatisme majeur sur les populations vivant de l'agriculture, c'est le sort des samosioli qui reste aujourd'hui le plus frappant. Samosioli ("colons individuels" en français) est le nom donné aux personnes revenues vivre dans la zone d'exclusion, malgré les interdictions, et qui vivent en autarcie de leur lopin de terre. Leur nombre est estimé à un millier. (9)

D'autre part, le trafic s'est développé. Il concerne des objets et mobilier laissés à l'abandon (et parfois fortement contaminés), le bois de chauffage abattu illégalement et le braconnage des animaux qui ont proliféré depuis l'évacuation de la zone. Enfin, des "agences de tourisme" spécialisées dans la visite du site attirent des "touristes nucléaires" venus du monde entier...

En 2000, la plus grande partie des zones contaminées ne présente plus de danger particulier d'irradiation. La dose due aux retombées de l'accident ne dépasse encore 1 mSv/an que dans les zones qui ont été fortement contaminées (zones de contrôle permanent), ce qui concerne 100000 personnes (10). C'est l'ordre de grandeur du niveau d'exposition dû à la radioactivité naturelle (2.5 mSv/an en moyenne), jusqu'à dix fois plus dans certaines régions, sans effets détectables sur les populations.

Photo: Pripyat, devenue ville fantôme.



2° Conséquences sanitaires.

Deux radionucléides ont soulevé des problèmes sanitaires, tant à cause de leurs effets que des quantités rejetées. Le Césium-137, avec 85 PBq (Peta: 10^15) rejetés. Et l'Iode-131, avec 1760 PBq.

L'effet sanitaire des radiations a été l'objet d'une polémique durable, les estimations du nombre de victimes allant d'une cinquantaine de morts jusqu'à 100000 ou plus.

Les plus fortes doses de radiation sont reçues par le millier de personnes qui interviennent sur le site les premiers jours. Elles sont été exposés à des doses allant de 2 à 20 Gray (11). Sur ce millier d'intervenants, 134 présenteront un syndrome d'irradiation aiguë, et 28 décédèront. (10)

L'effet stochastique de la contamination radioactive sur les populations exposées n'apparaît que statistiquement, et est plus difficile à mettre en évidence, d'où son caractère très polémique. La distribution dans les trente premières heures de l'accident de tablettes d'iode à la population de Pripyat, dont la population a été évacuée moins de quarante-huit heures après l'accident, a permis en moyenne de diminuer la dose sur la thyroïde d'un facteur six. (10)

Malgré cela, une très nette épidémie de 4000 cancer de la thyroïde, au lieu des 50 statistiquement attendus, sera par la suite constatée chez les jeunes enfants de la région, directement attribuable à une contamination à l'Iode-131, et conduisant à quinze décès (donnée 2002). Ce chiffre correspond à une multiplication du taux naturel de ce cancer, très rare chez l'enfant, par un facteur entre 10 et 100. Cet excès de cancers de la thyroïde chez les enfants aurait été évité si toute la population avait bénéficié en temps voulu d'une distribution prophylactique d'iode stable.

Les quelques 600000 "liquidateurs" qui interviennent sur le site recevront en moyenne une dose de l'ordre de 10 à 500 mSv. Et le taux de mortalité de ce groupe semble avoir augmenté de quelque 5%, conduisant à une estimation de 4000 morts supplémentaires. (10)

Photo: liquidateurs nettoyant le site de la centrale nucléaire.


Cependant, si la mortalité a été anormalement élevée, le risque de cancer à proprement parler semble avoir diminué dans ce groupe: une étude récente sur 8600 de ces liquidateurs qui avaient reçu une moyenne de 50 mSv, montre une sous-incidence significative de 12% de l'ensemble des cancers par rapport à la population générale russe, et n'a pas permis de mettre en évidence de relation dose-effet significative. De même l'analyse de l'incidence des leucémies chez ces liquidateurs n'avait pas montré de relation dose effet significative. (12)

Indépendamment des incertitudes sur les doses reçues par les liquidateurs, souvent surévaluées en raison des avantages sociaux et des compensations liées au statut de "liquidateur", les données issues du suivi de ces travailleurs sont d'interprétation difficile, notamment à cause de l'éclatement de l'Union-Soviétique, qui a rendu nombre d'entre-eux à leurs pays d'origine.


Il n'a pas été constaté d'effet statistiquement observable sur le taux de leucémie ou de cancer (autre que de la thyroïde) des populations les plus exposées: 116000 personnes évacuées des zones hautement contaminées [exposition moyenne estimée à 33 mSv, avec des expositions maximales de l'ordre de quelques centaines de mSv], 270000 personnes habitant les zones strictement contrôlées [exposition cumulée de l'ordre de de 50 mSv entre 1986 et 2005], et les cinq millions d'habitant des zones faiblement contaminées [de 10 à 20 mSv] (10). Ces zones contaminées (> 37 kBq/m² en Cs-137) représentent un total de 200000 km².

En dehors de ces zones, dans le reste de l'Europe, le passage des "nuages radioactifs" a conduit à une hausse détectable de la radioactivité, mais la population a été exposée à moins de 10 mSv, c'est à dire deux ou trois fois la dose moyenne reçue par la radioactivité naturelle. En France, la radioactivité maximale enregistrée à été de l'ordre de 6 kBq/m², cinq à six fois plus faible que la limite des "zones faiblement contaminées" [zones où les populations n'ont pas été évacuées]. "L'explosion est restée très concentrée près de l'installation, et les retombées ont été dispersées par de grandes "plumes", qui sont monté très haut dans l'atmosphère et ont traversé l'Europe, diluant leur concentration ... ça aurait pu être bien pire". (13)

Si l'on suppose que le taux de cancer varie suivant l'exposition suivant une loi "linéaire sans seuil", prolongeant le taux de 5% de cancers par Sievert que l'on constate statistiquement au-dessus de 100 mSv, le nombre total de cancers supplémentaires induits dans ces zones contaminées serait à long terme de l'ordre de 5000, soit un pour mille de la population exposée, et une extrapolation sur le reste de l'Europe conduirait à 50000 victimes supplémentaires. Mais de tels chiffres ne peuvent être validés scientifiquement, et sont donc très polémiques: une sur-mortalité de ce niveau n'est pas détectable par des moyens statistiques (14), et la validité de l'hypothèse "linéaire sans seuil" est par ailleurs sujette à caution. (15)

Les conséquences de l'accident de Chernobyl sur la santé des populations doivent être dissociées des effets qui ont été causés ou amplifiés par les changements radicaux qui ont eu lieu en Union Soviétique au même moment. La période post-accidentelle a coïncidé avec la période de la Perestroïka, qui a entraîné une chute brutale de tous les indices économiques, comparable à celle constatée dans des pays en guerre.

L'effondrement économique a eu un impact significatif sur les taux de mortalité: En Russie, le taux brut de mortalité est passé de 488 pour 100000 en 1990, à 741 pour 100000 en 1993, soit une augmentation de 52%. En 1993, l'espérance de vie des hommes est tombée à 59 ans, soit six de moins qu'en 1987. Si l'on néglige cette augmentation globale du taux de mortalité, l'examen isolé des statistiques sur les populations exposées du fait de l'accident peut aboutir à la fausse conclusion que ces effets sont en rapport direct avec l'accident.

Carte ci-dessous: radioactivité moyenne de l'ensemble des dépôts de Césium-137 en Europe en 1998.



3° Conséquences techniques.

Un "sarcophage", constitué d'une partie en béton à sa base et d'une charpente métallique sur les parties supérieures, est construit par les liquidateurs autour et sur les restes du réacteur n°4 détruit. Sa fonction principale est de protéger les matières radioactives des intempéries. Il sert aussi à empêcher les fuites de gaz et de poussières radioactives dans des limites raisonnables, permettant d'effectuer des travaux aux alentours du site. Ces travaux ont été réalisés en un temps record, compte tenu des conditions extrêmes de radioactivité: ce sarcophage entre en service au mois de novembre 1986, soit seulement six mois après la catastrophe. Cela a été rendu possible grâce à la participation massive de soldats de l'armée soviétique.


La catastrophe a accéléré la recherche sur les réacteurs RBMK et leur modernisation. Elle a également mis en évidence la nécessité d'une enceinte de confinement autour des installations, dont l'efficacité a été pleinement démontrée lors de l'accident de Three Mile Island.

En 2000, le dernier réacteur de la centrale nuclaire de Chernobyl encore en activité (le n°3) a été arrêtée définitivement, sous la pression de l'Union européenne et en échange d'aides financières.

Aujourd'hui, l'eau et la neige s'infiltrent dans le sarcophage: le béton a souffert de la radioactivité, et la structure a été bâtie sur des fondations préexistantes ou sur des structures instables dont l'état n'est plus connu avec précision.

En 1997, la communauté internationale juge qu'une intervention sur le site de Chernobyl est nécessaire. Il s'agit de stabiliser ou de renforcer le sarcophage existant, de préparer le site à la construction d'un nouveau sarcophage pour finalement le construire. En 1999, une première série de travaux de consolidation du toit a été réalisée par les Ukrainiens, en attendant la décision de la réalisation d'un autre sarcophage. Au début des études Shelter Implementation Plan (SIP) en 1998 (16), la priorité a été donnée au renforcement du toit, qui menace de tomber et risque ainsi de recontaminer le site.

Entre 2003 et 2006, des travaux de construction d'un bâtiment de vestiaire, d'un hôpital, d'un centre d'entraînement, d'une base de construction, des réseaux d'alimentation en eau et énergie, ainsi que d'un bâtiment administratif sont réalisés. En 2006, suite à un appel d'offre, une entreprise russe procède à la stabilisation des parties instables du sarcophage. En 2001, le concept "Arche de Tchernobyl" est choisi.

Entre 2002 et 2003, un avant-projet est réalisé. Un appel d'offre international est lancé le 11 mars 2004 pour la conception, la construction et la mise en service d'un nouveau confinement. Les travaux de terrassement débutent en 2006 et la construction de l'Arche doit s'achevé en 2010.

Le coût total de ces projets a été estimé à 840 millions d'euros, payés en majeure partie par les pays du G7 et l'Ukraine. Son financement est géré par la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD). L'Arche aura 270m de longueur, 150m de largeur et 110m de hauteur. Elle abritera des ateliers destinés à décontaminer, traiter et conditionner les matériaux radioactifs en vue d'un futur stockage.

Photo sattelite de Chernobyl prise par la station spaciale MIR en 1997:



(8) Philippe Coumarinos, "Tchernobyl après l'apocalypse", Hachette Littératures, 2000, pages 81-83.

(9) Nicolas Werth, "Tchernobyl: enquête sur une catastrophe annoncée", L'Histoire, n°308, avril 2006.

(10) "Chernobyl’s Legacy: Health, Environmental and Socio-Economic Impacts". The Chernobyl Forum: 2003–2005 - Second revised version. IAEA Division of Public Information.

(11) Gray (symbole: Gy). Dose de radioactivité absorbée par un milieu ou un corps homogène d'une masse d'un kilogramme lorsqu'il est exposé à un rayonnement ionisant d'un Joule. 1 Gy = 1 J/kg.

(12) "La relation dose-effet et l'estimation des effets cancérogènes des faibles doses de rayonnements ionisants". Maurice Tubiana et André Aurengo, Rapport à l'Académie nationale de médecine, octobre 2004. page 26.
http://www.academie-sciences.fr/publications/rapports/pdf/dose_effet_07_04_05.pdf

(13) D'après un expert de l'AIEA.
http://www.msnbc.msn.com/id/12315750/

(14) Pour une population de cinq millions d'habitants, le taux de mortalité naturel est de l'ordre de 50000 morts par an, dont 15000 à 20000 par cancer. Ces valeurs correspondent statistiquement à un écart-type de l'ordre de 150 à 250 décès. Si l'hypothèse "linéaire sans seuil" est valide, et du fait que les 5000 morts qu'elle prédit s'étalent sur 25 ans, et n'apparaissent qu'après de nombreuses années, l'ordre de grandeur du signal à identifier est de l'ordre de 200 décès, c'est à dire du même ordre que les fluctuations statistiques de la mortalité. Il n'est donc pas possible de prouver statistiquement qu'une petite variation de la mortalité une année donnée peut être attribuée à des rayonnements, parce qu'elle peut aussi bien être due au simple hasard: les variations possibles sont du même ordre de grandeur.

(15) Roland Masse, "Effet des faibles doses".
http://sfp.in2p3.fr/Debat/debat_energie/E2PHY/masse.pdf

(16) "Chernobyl Shelter Fund", février 2000.
http://www.iaea.org/NewsCenter/Features/Chernobyl-15/shelter-fund.pdf



Vidéo Dailymotion: "La Bataille de Tchernobyl".

Documentaire réalisé par Thomas Johnson.


"L'accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl en Ukraine la nuit du 26 avril 1986 constitue le plus grave accident n'ayant jamais eu lieu dans une centrale nucléaire. La dimension catastrophique de cet accident dépassait largement les frontières de l'Union Soviétique et représentait une menace écologique et sanitaire sans précédant à l'échelle de tout le continent européen et asiatique.

"Il ne fallut pas moins de 800000 hommes et plus de huit mois de travail et de sacrifice pour que l'armée soviétique et les meilleurs spécialistes en nucléaire mondiaux parviennent à contenir le feu nucléaire. La catastrophe coutât des milliards de dollars à l'URSS, fît des milliers de victimes et contribua à la chute de l'empire soviétique quatre ans plus tard. Cette bataille fût la dernière que mena l'Armée Rouge.

"Ce documentaire, riche en témoignages et en documents d'archives, traite de manière objective et éclairé l'accident écologique le plus grave du vingtième siècle qui mit l'Europe entière au bord du gouffre."
















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